Lors de notre premier voyage en canot dans Algonquin, il y a une trentaine d'années, l'équipement d'orientation se résumait à une carte papier et une boussole. Pour connaître sa position, il fallait observer la rive, consulter la carte et en débattre.
Cet été, le téléphone rangé dans le sac étanche de presque tous les canoteurs peut afficher un point bleu sur une image satellite, avec une précision de quelques mètres, sans aucun signal cellulaire.
Nous recommandons néanmoins de toujours apporter une carte et une boussole, et nous expliquons ici pourquoi.
Comment s'oriente-t-on avec une carte et une boussole ?
Il est utile de préciser ce qu'implique l'orientation à la carte et à la boussole, puisque de nombreuses personnes de moins de quarante ans n'ont jamais eu à la pratiquer.
Le point de départ est une carte topographique. Au Canada, il s'agit souvent d'un feuillet fédéral au 1:50 000, ou d'une carte des parcours de canot propre à un parc. Les courbes de niveau représentent le relief, le bleu indique l'eau, et de petits symboles signalent les portages et les sites de camping. Le reste relève de l'interprétation.
Sur un lac, il faut constamment comparer le paysage à la carte. La pointe à gauche est-elle celle-ci ou la suivante ? Cette baie qui semble interminable est-elle une baie, ou le chenal recherché ? On prend un azimut sur une île facilement reconnaissable ou sur une encoche dans les collines. On compte les caps. On garde une estimation du temps et de la vitesse pour connaître approximativement la distance parcourue.
Les erreurs sont inévitables, même pour les personnes expérimentées. La moitié de la compétence consiste à remarquer rapidement qu'un élément ne concorde pas, et à s'arrêter avant d'avoir pagayé une heure dans la mauvaise direction. L'autre moitié consiste à le reconnaître auprès de la personne assise à l'avant.
Qu'est-ce que la déclinaison, et pourquoi compte-t-elle ?
Une boussole pointe vers le nord magnétique, alors que la carte est dessinée selon le nord géographique. L'écart entre les deux est la déclinaison. Dans l'est du Canada, il est assez important pour faire dévier considérablement une trajectoire sur quelques kilomètres s'il n'est pas pris en compte.
La déclinaison évolue aussi lentement au fil des années, car le pôle magnétique se déplace. La valeur indiquée sur une vieille carte peut donc être périmée. Ce détail est facile à oublier, mais il a une réelle importance.
Comment le GPS a-t-il transformé l'orientation ?
Le GPS civil existe depuis longtemps, mais il n'est devenu réellement précis qu'en 2000, lorsque le gouvernement américain a désactivé la dégradation volontaire intégrée au signal public. Les appareils portatifs se sont ensuite répandus chez les randonneurs et les canoteurs.
Les téléphones intelligents ont ensuite intégré toutes ces fonctions. Un téléphone ordinaire dispose maintenant d'une puce GPS suffisamment précise pour l'arrière-pays. Un fait demeure méconnu : le GPS d'un téléphone fonctionne sans aucun signal cellulaire. Il suffit que la carte soit téléchargée avant le départ. Les applications de randonnée et de canot permettent d'enregistrer des cartes topographiques et des images satellites pour une utilisation hors ligne, d'enregistrer son tracé et de marquer les sites de camping et les débarquements de portage.
En canot-camping, c'est un apport considérable. Il suffit de cinq secondes pour déterminer de quelle pointe il s'agit. On voit précisément où commence un portage, plutôt que de longer lentement la rive à la recherche d'une petite affiche jaune. Dans le brouillard ou au crépuscule, cet outil peut éviter une traversée très risquée.
Nous utilisons ces outils sans réserve.
Pourquoi la carte papier a-t-elle encore sa place à côté du GPS ?
Parce que tout appareil électronique en arrière-pays peut cesser de fonctionner à la suite d'un seul incident :
- Les piles se déchargent, et plus rapidement au froid. Un matin de septembre sur un lac du Nord est froid.
- Les téléphones se mouillent, les sacs étanches cèdent et les canots chavirent.
- Les écrans se brisent lorsqu'on les échappe sur le granit, comme le savent toutes les personnes qui ont fait quelques portages.
- Les applications plantent, lancent une mise à jour ou perdent la carte hors ligne que l'on croyait avoir téléchargée.
Le papier a aussi ses défauts : il se déchire, se détrempe ou s'envole dans le lac. Toutefois, une carte dans un étui étanche et une boussole de base n'ont ni pile, ni logiciel, ni réglage. Elles fonctionnent tant qu'on ne les perd pas.
Une autre raison, moins pratique, s'ajoute. S'orienter avec une carte permet de comprendre où l'on se trouve : la forme du lac, la provenance du vent, la position du prochain site par rapport à une baie donnée. Suivre un point bleu permet seulement de savoir où se trouve le point.
Il s'agit d'un autre type de connaissance. Si le point disparaît, il ne reste aucune solution de rechange, à moins d'avoir porté attention au trajet tout au long du parcours.
Quel rôle la technologie doit-elle jouer ?
Elle doit ajouter de la sécurité, et non remplacer le savoir-faire. Le GPS n'est pas le problème. Le problème, c'est de partir uniquement avec le GPS, sans savoir comment procéder sans lui. L'outil devient alors une béquille, et cette béquille finit par céder. Les conseils de sécurité de Parcs Canada pour l'arrière-pays expriment la même idée plus simplement : connaissez votre parcours, apportez l'équipement approprié et sachez l'utiliser.
Le même phénomène s'observe régulièrement en affaires. Une entreprise met en place une chaîne d'outils automatisés : le formulaire de réservation alimente un tableur, le tableur déclenche un courriel, et le courriel publie sur Facebook. Le système fonctionne parfaitement pendant des mois. Puis un des outils modifie ses paramètres, et comme personne ne sait comment le système fonctionnait à l'origine, personne ne peut déterminer où se situe la défaillance. Une nouvelle génération d'outils de rédaction par IA, bâtis sur GPT-3, est aussi apparue cette année, et le même scénario est à prévoir : ils sont utiles et rapides, mais ils représentent un risque réel si l'utilisateur n'est pas en mesure de reconnaître un résultat erroné.
Notre recommandation est la même en forêt et au bureau : comprenez d'abord le travail de base, puis utilisez l'outil pour aller plus vite et plus loin. Une bonne automatisation repose sur un processus qu'une personne pourrait encore exécuter manuellement au besoin.
Une boussole, pour sa part, n'a jamais besoin d'être rechargée.