Les campings affichent de nouveau complet, pour un troisième été consécutif. La pandémie a amené une nouvelle vague de visiteurs dans les parcs, ce qui est largement positif : des personnes qui n'avaient jamais dormi sous une tente découvrent pourquoi les campeurs expérimentés y retournent sans cesse.
Ces visiteurs ont apporté leur téléphone, tout comme les campeurs expérimentés. Chaque belvédère, chaque chute et chaque plage tranquille se retrouve maintenant en ligne, accompagné d'une épingle de localisation.
Nous avons déjà observé ce phénomène ailleurs dans le monde.
Que devient un lieu sauvage après qu'une photo devient virale?
La fréquentation peut dépasser de loin la capacité du site. Nous avons vécu plusieurs années sur Nusa Ceningan, une petite île voisine de Nusa Lembongan, au large de Bali. De l'autre côté du chenal se trouve Nusa Penida, où l'on trouve une plage appelée Kelingking. Bien des gens l'ont vue sans en connaître le nom : une falaise dont la forme rappelle une tête de tyrannosaure, au-dessus d'une eau turquoise. Elle est devenue un incontournable d'Instagram, et les foules qui ont suivi dépassaient largement ce que le sentier, les routes et la plage pouvaient accueillir.
Le scénario se répète partout. Un site connu de quelques centaines de personnes par année est publié par un compte suivi par un large public. L'épingle de localisation circule. L'été suivant, une file se forme dans le stationnement, un réseau de raccourcis remplace le sentier, et du papier hygiénique se retrouve derrière chaque rocher.
Rien de cela n'est intentionnel. Une photo en entraîne une autre, et l'algorithme fait le reste.
Le même phénomène s'observe maintenant ici, à plus petite échelle : des départs de sentier où les voitures sont stationnées sur un kilomètre le long de l'accotement, et de petits lacs autrefois tranquilles un mercredi.
Comment les principes Sans trace s'appliquent-ils aux réseaux sociaux?
Les sept principes Sans trace existent depuis des décennies et demeurent tout à fait pertinents : se préparer et prévoir; utiliser les surfaces durables; gérer adéquatement les déchets; laisser intact ce que l'on trouve; minimiser l'impact des feux; respecter la vie sauvage; respecter les autres usagers. Sans trace Canada propose une documentation utile sur chacun de ces principes, qu'il vaut la peine de consulter même pour les adeptes de plein air expérimentés.
En 2018, le Leave No Trace Center, aux États-Unis, a publié des conseils destinés spécifiquement aux réseaux sociaux : identifier les lieux avec discernement, réfléchir à ce que montrent les photos, redonner aux endroits fréquentés et utiliser ses publications pour encourager les bonnes pratiques. Aucune de ces recommandations n'est complexe; elles demandent simplement un moment de réflexion avant de partager.
Quand faut-il géolocaliser un lieu?
Pour un site achalandé et bien géré, doté d'un stationnement, de toilettes et d'un sentier aménagé, indiquer l'emplacement exact est approprié. Le site est conçu pour recevoir des visiteurs.
Pour un site fragile, comme un petit lac comptant deux emplacements de camping, une clairière couverte de mousse ou une aire de nidification, nous recommandons d'indiquer la région, le parc, ou rien du tout. « Quelque part dans les Laurentides » suffit. Les personnes qui souhaitent réellement trouver le site feront les recherches nécessaires, et ces visiteurs en prennent généralement plus grand soin.
Pourquoi présenter les bonnes pratiques, et pas seulement le paysage?
Un canot sur un lac calme au lever du soleil suscite des mentions « J'aime ». Une photo d'un rond de feu nettoyé, ou du sac de déchets rapporté à la fin de l'expédition, en suscite beaucoup moins.
Nous recommandons de publier ces images malgré tout, car les gens reproduisent ce qu'ils voient.
Que laissent les visiteurs derrière eux, en plus des déchets?
Le principe « Ce que l'on apporte, on le rapporte » désignait traditionnellement les déchets. Selon nous, il devrait s'étendre plus loin.
Les drones en sont l'exemple le plus évident. Les images peuvent être remarquables. Toutefois, un drone au-dessus d'un lac tranquille à l'aube est très dérangeant pour toutes les autres personnes sur l'eau, et il perturbe aussi la faune. Dans les parcs nationaux du Canada, il est interdit de faire voler un drone à des fins récréatives sans l'autorisation de Parcs Canada. Les règles provinciales varient; nous recommandons donc de les vérifier avant d'emporter un drone.
Les haut-parleurs Bluetooth sur un portage et les appels téléphoniques passés depuis le seul rocher où le réseau est accessible relèvent de la même catégorie. Rien de cela n'est illégal, mais ces pratiques créent du bruit dans des lieux que les gens fréquentent précisément pour y échapper.
Comment une entreprise touristique peut-elle partager la nature de façon responsable?
La question est délicate pour les entreprises, puisque les pourvoiries, les campings et les organisateurs d'excursions dépendent de ces mêmes photos.
Chez Ceningan Divers, le centre de plongée cofondé sur Nusa Ceningan en 2015, cette tension est présente depuis le début. Le récif constitue le produit. Le centre a adopté une politique sans plastique à usage unique, organise des nettoyages de plage chaque semaine et s'est joint en 2018 à Green Fins, le programme pour la plongée et la randonnée palmée respectueuses de l'environnement. Parallèlement, la clientèle potentielle doit pouvoir voir ce récif en ligne pour décider de venir.
Notre expérience montre que les bonnes pratiques peuvent faire partie du récit. Les plongeurs soucieux des récifs préfèrent plonger avec des exploitants qui partagent cet engagement. Présenter les nettoyages, expliquer les règles avant une plongée et exposer les raisons pour lesquelles il ne faut pas toucher au corail a attiré précisément la clientèle recherchée, sans décourager personne.
Il en va de même pour un camping ou une pourvoirie de canot au Québec. Une entreprise peut présenter la beauté d'un lieu et, dans la même publication, montrer comment le respecter. Cela n'affaiblit pas sa mise en marché; pour la bonne clientèle, c'est sa mise en marché. Pour les entreprises qui souhaitent promouvoir un lieu sans le compromettre, un peu de planification du côté des réseaux sociaux est très efficace. Nous recommandons de décider à l'avance quels lieux seront montrés avec précision et lesquels resteront présentés de façon générale.
Quel test simple appliquer avant de publier?
Les parcs commencent à limiter la fréquentation au moyen des réservations, et un plus grand nombre de personnes comprennent aujourd'hui l'effet d'une géolocalisation qu'il y a quelques années. C'est encourageant. Toutefois, la vidéo courte diffuse les lieux encore plus rapidement que les photos, et il est peu probable que les parcs puissent gérer seuls ce phénomène.
Nous appliquons donc une règle simple, sans prétention scientifique : si un lieu ne pourrait pas accueillir mille visiteurs supplémentaires, il ne devrait pas être géolocalisé.