Francisation Québec a ouvert ses portes le 1er juin : un guichet et un portail uniques pour toute personne qui souhaite apprendre le français au Québec, y compris celles qui travaillent déjà ou qui dirigent une entreprise. Le déploiement se fait par étapes. Il s'agit néanmoins d'une initiative bienvenue, car le français est la question soulevée dans chacune de nos conversations avec des nouveaux arrivants qui souhaitent se lancer en affaires ici.
L'une des versions de l'ASP Lancement d'une entreprise que nous enseignons est conçue pour les nouveaux résidents du Québec et les entrepreneurs immigrants. Il s'agit du même programme que les autres : 330 heures sur 12 semaines, entièrement en ligne, avec deux jours de classe virtuelle et trois jours d'accompagnement sur le projet de chaque participant. La différence tient au point de départ. Bon nombre des participants à cette version ont déjà dirigé une entreprise, parfois pendant des années, dans un autre pays. Ils savent vendre. Ce qu'ils ne connaissent pas encore, c'est le fonctionnement d'ici.
Cet écart est plus petit que ce que les gens craignent, et plus grand qu'ils ne le prévoient sur quelques points précis.
Que doit faire un nouvel arrivant avant d'engager des dépenses pour son entreprise?
S'immatriculer et prendre connaissance des règles. Les erreurs les plus coûteuses que nous observons découlent d'une démarche trop rapide : signer un bail commercial, commander de l'équipement ou payer un logo et un site Web avant d'avoir vérifié ce que l'entreprise doit légalement respecter pour ouvrir.
La première étape est donc peu spectaculaire et gratuite. La section Démarrer une entreprise du gouvernement du Québec présente les formes juridiques, le choix et l'immatriculation du nom ainsi que les déclarations exigées par chaque ministère. Nous recommandons de la lire en entier, puis d'examiner quelques questions qui posent souvent problème aux nouveaux arrivants en particulier.
Votre métier est-il réglementé au Québec?
Une activité exercée librement dans un autre pays peut exiger une licence ou un permis ici. Les entrepreneurs en construction doivent détenir une licence de la Régie du bâtiment du Québec. De nombreuses professions sont encadrées par un ordre professionnel, et il est interdit d'exercer ou d'utiliser le titre sans en être membre. Les entreprises alimentaires doivent obtenir des permis du MAPAQ. Les municipalités peuvent aussi avoir leurs propres règles de zonage et d'affichage. Ces éléments doivent être vérifiés en premier, car ils peuvent modifier l'ensemble du plan ou son échéancier.
Faut-il opter pour l'entreprise individuelle ou l'incorporation?
De nombreux nouveaux arrivants croient qu'il faut s'incorporer pour paraître crédible. Ce n'est pas le cas. L'entreprise individuelle est simple et peu coûteuse à constituer, et l'incorporation demeure possible plus tard. Il existe de bonnes raisons de s'incorporer plus tôt, notamment en matière de responsabilité et de fiscalité, mais cette décision devrait être prise avec un comptable plutôt que sur la foi de conseils informels de l'entourage.
Quelles obligations fiscales s'appliquent dès la première vente?
La TPS et la TVQ, les déductions admissibles et le moment où les ventes dépassent le seuil de 30 000 $ du petit fournisseur. Revenu Québec administre les deux taxes pour la plupart des entreprises de la province, ce qui surprend souvent les personnes qui arrivent d'ailleurs au Canada. Nous recommandons de tenir un compte bancaire distinct et de conserver chaque reçu dès le premier jour.
Quel est l'effet de l'absence d'historique de crédit canadien sur une nouvelle entreprise?
Il est important, et cet obstacle reçoit trop peu d'attention. Un nouvel arrivant peut disposer d'un solide dossier financier et d'une entreprise prospère dans un autre pays. Ici, toutefois, la banque voit un dossier vide.
Cette situation touche les prêts d'affaires, mais aussi des éléments plus modestes comme une carte de crédit d'entreprise, un bail ou la volonté d'un fournisseur d'accorder un délai de paiement de 30 jours. Il faut l'anticiper. Nous recommandons de bâtir un historique de crédit tôt au moyen d'une carte de crédit ordinaire utilisée avec soin, ou d'une carte garantie si c'est la seule option offerte. Les prêteurs demanderont vraisemblablement une garantie personnelle. Il vaut aussi la peine d'examiner les sources de financement qui accordent plus de poids au projet et à la personne qu'à la cote de crédit : les fonds locaux offerts par la MRC ou l'organisme de développement économique, ainsi que les programmes de prêts d'organismes spécialisés auprès des jeunes ou des nouveaux entrepreneurs.
Un plan d'affaires solide est particulièrement précieux dans ce contexte. Lorsque l'historique de crédit ne peut témoigner en faveur de l'entrepreneur, c'est le plan qui doit le faire.
Pourquoi bâtir un réseau local tôt?
Parce que les affaires au Québec, comme ailleurs, reposent sur les relations, et que les nouveaux arrivants n'en ont aucune à leur arrivée.
Un réseau ne s'achète pas, mais il peut se construire de façon délibérée, et plus tôt qu'on ne s'y sent prêt :
- Communiquez avec les conseillers aux entreprises de votre MRC ou, à Montréal, de PME MTL. Leurs services sont gratuits et ils connaissent les personnes-ressources clés.
- Participez aux activités de votre chambre de commerce, même si votre français est encore en développement, et particulièrement dans ce cas.
- Repérez des personnes de votre secteur établies ici depuis quelques années. La plupart se souviennent de leurs débuts et acceptent volontiers d'aider autour d'un café.
- Parlez à vos futurs clients avant l'ouverture. C'est à la fois une étude de marché et une occasion de réseautage.
Nous avons nous-mêmes vécu la situation de nouvel arrivant, en Thaïlande puis à Bali, en développant une activité professionnelle dans des endroits où les règles comme les gens nous étaient inconnus. Les choses ont progressé beaucoup plus rapidement une fois que quelques personnes du milieu savaient qui nous étions et ce que nous offrions. Les débuts sont lents, mais ils ne le restent pas.
Plus tôt cette année, nous avons publié un article sur l'aide gratuite pour les petites entreprises en démarrage au Québec. Tout ce contenu s'applique aussi aux nouveaux arrivants, et la plupart de ces ressources demeurent sous-utilisées.
Pourquoi la maîtrise du français des affaires est-elle importante au Québec?
Parce qu'elle ouvre des portes et que la loi l'exige. Il est possible de gérer une entreprise au Québec avec une connaissance limitée du français, particulièrement dans certains secteurs de Montréal. Une entreprise est toutefois bien mieux positionnée lorsque son propriétaire investit dans l'amélioration de son français.
Une partie de la raison est juridique. Le français est la langue officielle, et les entreprises doivent pouvoir servir leurs clients et les consommateurs en français. La loi 96, adoptée l'an dernier, a renforcé plusieurs de ces exigences, et d'autres dispositions entreront en vigueur au cours des prochaines années. L'affichage, le site Web, les contrats, les factures et l'emballage doivent tous être vérifiés dès maintenant, avant toute impression.
La plus grande partie de la raison tient au marché. La plupart des clients, fournisseurs, partenaires et bailleurs de fonds potentiels seront plus à l'aise en français. Un site Web rédigé dans un français de qualité, un pitch qui peut être présenté en français et la capacité d'appeler un fournisseur en français élargissent chacun le cercle des personnes disposées à faire affaire avec l'entreprise.
Être bilingue, ou trilingue comme bien des nouveaux arrivants, constitue un atout. Servir la clientèle québécoise en français tout en rejoignant d'autres clients en anglais ou dans sa langue maternelle représente un réel avantage pour une petite entreprise. Une rédaction bilingue de qualité compte davantage qu'on ne le croit souvent. Une traduction automatique sur un site Web se remarque, et la clientèle la remarque effectivement.
Nous recommandons de s'inscrire à Francisation Québec, même avec un horaire chargé. De nombreux cours peuvent être suivis à temps partiel ou en ligne, et le vocabulaire des affaires s'acquiert plus rapidement qu'on ne le pense lorsqu'il est utilisé quotidiennement auprès de vrais clients.
Quelle valeur l'expérience acquise ailleurs a-t-elle au Québec?
Une grande valeur. Les personnes qui ont dirigé une entreprise dans un autre pays savent déjà des choses que bien des entrepreneurs débutants d'ici ignorent : comment traiter avec les fournisseurs, comment gérer des liquidités serrées et comment vendre en personne. Ces connaissances conservent toute leur valeur après l'arrivée.
Ce qui change, c'est le contexte : une autre clientèle, d'autres habitudes, d'autres règles et d'autres saisons, et dans notre région, les saisons ont une influence importante. Le travail consiste à adapter les connaissances acquises à ce nouveau milieu, tout en évaluant honnêtement les éléments qui ne se transposent pas.
Selon nos observations, les entrepreneurs qui réussissent sont ceux qui abordent les pratiques locales avec curiosité plutôt qu'avec agacement. La curiosité est aussi une compétence d'affaires.